Les quatre grands trésors traditionnels des études scolastiques chinoises étaient le pinceau, le papier, la pierre à encre(1) et le bâtonnet d'encre. Ce furent évidemment l'assise et le sang vivant de l'évolution littéraire et artistique pendant près de deux mille ans. Les gens de lettres chinois, considérant ces quatre matériaux comme des outils essentiels, payèrent, quel qu'en fut le prix autorisé, de formidables sommes d'argent afin de pouvoir obtenir le meilleur d'eux-mêmes, le plus raffiné de ces outils s'identifiant d'après le fabricant et le lieu de fabrication.
De ces quatre matériaux, le bâtonnet d'encre est peut-être le plus précieux. Il est d'une fabrication élaborée et divisée en plus de vingt stades dont certains propres à un procédé sont restés des secrets de famille. Les bâtonnets d'encre de qualité exceptionnelle et de grande renommée étaient d'un prix si élevé que certains empereurs les offraient comme récompense d'un fait à ses hauts fonctionnaires. Dès lors il n'est pas surprenant qu'un vieux dicton chinois affirme que l'on puisse trouver plus facilement de l'or qu'un fin bâtonnet d'encre.
Malgré la qualité exceptionnelle et très recherchée de certains bâtonnets, le bâtonnet d'encre n'était pas du tout rare en Chine. A l'inverse des Européens, qui pendant des siècles ont utilisé une encre liquide faite de diverses plantes tinctoriales et une penne puis une plume d'acier, et plus tard, un stylographe pour écrire, les Chinois, jusque récemment, se servaient uniquement d'encre issue du broyage d'un bâtonnet d'encre dans un peu d'eau, dans laquelle était trempé le pinceau fait de poils d'animaux. Bien que, à l'ère moderne, la pointe bic ait généralement supplanté le pinceau pour rédiger des notes ou même une composition, le pinceau et le bâtonnet d'encre ont toujours leurs usages, notamment comme outils artistiques du calligraphe. Mais l'ère moderne a aussi apporté des encres calligraphiques liquides qui requièrent l'addition de quelques conservants pour en empêcher la décoloration avec le temps, toutefois le résultat obtenu est considéré bien inférieur. Un calligraphe qui se respecte, pour des raisons de qualité et de principe, préférera souvent «broyer» son encre lui-même.
Le broyage d'un bâtonnet d'encre sur une mélanélithe(2) (pierre à encre) est aussi d'une manière assez réelle, une façon de se préparer et méditer un texte à écrire. D'abord, on verse un peu d'eau dans le petit bassinet, creusé à cet effet, de la mélanélithe et, assis bien droit, tenant le bâtonnet d'encre de la main droite, on commence à le frotter lentement sur cet objet d'un mouvement circulaire. Un bon bâtonnet ne doit pas émettre le moindre bruit durant ce frottement bien que les termes courants, «broyer de l'encre», puissent faire croire à autre chose. Comme le calligraphe se concentre au rythme de ce mouvement circulaire, le bâtonnet d'encre devient comme la continuité de la main; l'esprit se concentre lentement tandis que les pensées ordinaires et distrayantes s'éloignent. Peu à peu, l'encre ainsi obtenue atteint une homogénéité (qui varie selon le temps et la dose de l'encre solide broyée), et le calligraphe, quant à lui, est parvenu à un état mental de paix et d'attention qui lui permettra de porter tous ses efforts au poème ou à l'essai qu'il a l'intention d'écrire. C'est précisément ces états d'esprit qui ont produit les œuvres calligraphiques les plus belles. Copistes ou mandarins de l'ancienne Chine qui étaient plus contraints par le temps que de s'appliquer à la calligraphie furent les esclaves involontaires du «broyage de l'encre».
Le caractère chinois de l'encre ou plus proprement du bâtonnet d'encre, mo [墨], est composé de deux autres caractères radicaux, heï [黑, noir], et t'ou [土, terre]. Le principal composant du bâtonnet d'encre est de la suie de bois, obtenue à partir de la calcination de branches de pin, mélangée à une résine animale provenant de graisses dermiques. La consistance de cette suie ressemblait à de la terre fine et noire, d'où la composition de l'idéogramme.
Sous la dynastie Tang (618-907), les bâtonnets d'encre étaient d'un usage générai dans tout l'empire. Cependant, avant le xxe siècle, on expliquait différentes origines et confondait les dates du premier emploi du bâtonnet d'encre en Chine. Beaucoup d'anciens ouvrages chinois attribuent son invention, comme beaucoup d'autres contributions à la civilisation chinoise, au légendaire Empereur Jaune. En l'absence de tout élément historique de cette période, une telle affirmation reste toute hypothétique.
Les annales de la dynastie Tcheou (XIe s. -256 av. J.-c.) rapportent qu'au Xe siècle avant notre ère, un des cinq châtiments (aussi appelé mo) consistait au tatouage du visage des criminels avec de l'encre noire. Sous la dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), l'encre (solide) semble bien en usage, sur la foi des écrits de ce temps.
Une palette de bâtonnets d'encre de couleurs personnellement commandée par l'empereur Kao-tsong (K'ien-Iong) de la dynastie Ts'ing.
Ce n'est pas avant le commencement de la recherche sinologique et des excavations archéologiques subséquentes en Chine au tournant de ce siècle que des preuves scientifiques et concrètes viennent approfondir nos connaissances sur l'origine de l'encre chinoise.
Et avec la découverte, peut-être une des plus grandes, celle du site archéologique d'une capitale de la dynastie Chang (XVIe-XIe s. av. J.-C.), dans la province de Honan en 1899, une importante mise au jour fut les inscriptions dites «sur os et écailles». Ces inscriptions en écriture rudimentaire étaient gravées sur des os scapulaires de bœuf et des écailles de tortue servant à la divination ou à noter le nom des souverains (de) Chang. Elles ont non seulement permis de confirmer l'existence des souverains Chang, que les archéologues considéraient comme légendaires, mais surtout à repousser dans le temps la date de la plus ancienne écriture chinoise, au XIVe siècle avant l'ère chrétienne. Lorsque ces os et ces écailles gravés furent décou verts, après avoir été enterrés pendant plus de trois mille ans, il y avait encore des traces de coloration noire et rouge dans les ciselures des inscriptions. Cette découverte d'os et d'écailles ne fit qu'attirer l'attention des milieux archéologiques du monde, et de plus amples recherches furent entreprises.
En 1937, une équipe d'archéologues américains effectua sur ces os et écailles une micro-analyse des matières colorantes. Les dépôts noirs et rouges sur les inscriptions étaient une substance à base de carbone simple ou de cinabre, c'est-à-dire les mêmes matériaux utilisés jusqu'à maintenant pour fabriquer de l'encre noire ou rouge en Chine. On put donc conclure que l'usage de l'encre existait du temps de la plus ancienne écriture connue, il y a plus de trois mille ans.
Du fait des matières organiques naturelles de sa composition, le bâtonnet d'encre se décompose facilement une fois enterré. C'est pourquoi on n'a guère retrouvé de bâtonnets d'encre dans les découvertes archéologiques chinoises, en tous cas aucun de la dynastie Chang. Bien que l'on n'en ait point découvert dans les sites archéologiques de la dynastie Tcheou suivante, les nombreux styles en bambou, utilisés avant l'invention du papier (Cf. notre numéro précédent de mars-avril 1986), montrent des traces d'encrage sur les caractères qui avaient été gravés ou parfois simplement tracés dessus.
Parmi les tout premiers bâtonnets d'encre mis au jour à cette date, le plus ancien remonte à l'époque des Han occidentaux (206 av. J.-c. - 25 ap. J.-C.). On en a retrouvé plusieurs morceaux dans un tombeau de la dynastie Han au Houpeh. Il a pu justement être daté de la treizième année du règne de l'empereur Wen-ti, soit 167 avant l'ère chrétienne grâce à ces styles en bambou aussi retrouvés à l'intérieur. Deux grands mor ceaux ont pu plus tard être remis en semble pour recomposer le spécimen complet. L'analyse a démontré que les composants de base étaient concordants malgré la composition plus simple qué celle des bâtonnets d'encre fabriqués ultérieurement.
Les os et écailles et les styles en bambou portant des traces d'encrage et 1 la découverte de ces deux morceaux d'un même bâtonnet d'encre de la dy nastie occidentale Han ont fourni la preuve de la composition de l'encre (solide) qui était à base de suie de bois ou carbone au moins pendant les deux siècles précédant l'ère chrétienne. L'invention du papier au 1er siècle de l'ère chrétienne et sa rapide diffusion au cours des siècles suivants, ainsi que l'augmentation concomitante des gens de lettres chinois, permirent à la société chinoise d'améliorer au plus haut point le bâtonnet d'encre.
Dès la période des Trois Royaumes (220-280), des traités sur la fabrication de bâtonnets d'encre, qui nous sont parvenus, expliquent qu'à la suie de bois et la résine de pin essentielles, on ajoutait des herbes et des arômes. Le plus grand fabricant d'encre, selon ces traités, fut un mandarin, Weï Tan [韋誕], sous le règne de l'empereur Ming-ti de la dynastie de Weï(3). Comme beaucoup de fabricants d'encre, c'était un calligraphe accompli.
On rapporte que, pour l'achèvement du palais de Ling-yuan, l'empereur Ming-ti demanda à Wèi Tan de calligraphier l'enseigne en bois à placer au faîte du palais. Mais, par suite d'une inversion d'ordre, on fixa l'enseigne avant que Weï Tan n'eût effectué son inscription, et la seule solution alors possible était d'amener le calligraphe sur des échauf fages jusqu'à l'enseigne. Quand il eut terminé et qu'il fut redescendu, la barbe et les cheveux avaient viré au blanc. Ivre de frayeur et tout haletant, il marmonna à ses fils d'abandonner aussitôt la calligraphie.
Parmi tous les grands fabricants d'encre remarquables de l'histoire de Chine, aucun n'égalent en renom Li Ting-koueï [李廷珪] et son père Li Tch 'ao [李超], de la dynastie Tang du Sud (4). En fait, leur patronyme originel n'était pas Li [李], mais Hi [奚, pron. Mod. chyi]. Cependant l'empereur Heou tchou (Li Yu [李昱]), dernier monarque de la dynastie méridionale Tang, protecteur des arts et célèbre pour son propre génie littéraire, avait une si grande confiance et connaissance dans les bâtonnets d'encre fabriqués par Hi Ting-koueï qu'il lui accorda le privilège de prendre le patronyme de la famille impériale et lui conféra la charge de gérer la production des bâtonnets d'encre à l'usage impérial. Désormais, l'histoire ne connaît plus que Li Ting-koueï et son père Li Tch'ao. On peut ainsi juger de l'importance attachée à l'humble bâtonnet d'encre en Chine, il y a plus de mille ans.
Bien que la renommée de Li Tch'ao ne fût pas aussi grande que celle de son fils, beaucoup considéraient ses bâtonnets d'encre d'une qualité bien supérieure. Siu Hiuan [徐鉉], qui devint finalement un homme d'Etat et de lettres de haut rang, peut-être de moindre renommée, de la dynastie méridionale Tang, avait obtenu pendant sa jeunesse un des bâtonnets d'encre de Li Tch'ao, effilé comme une baguette (à manger), long d'un pied (env. ), qu'il partagea avec son frère. Les deux broyaient chaque jour de l'encre pour des exercices d'écriture, mais il leur fallut dix ans pour épuiser le bâtonnet.
Cette calligraphie de Sou Tong-p'o, écrite il y a 800 ans, montre aussi la qualité de l'encre employée.
Quand l'empereur Heou-tchou capitula et que sa dynastie méridionale Tang fut assimilée par la dynastie Song en 979, toute la réserve de bâtonnets d'encre des deux Li fut incorporée dans la mélanéthèque(5) impériale. Et malgré la renommée des encres de toute la famille Li auprès des gens de lettres et d'administration, Li Ting-kouéi resta le seul plus connu. En vérité, de vieilles histoires font état de l'ignorance générale que Li Tch'ao était son père.
Une fois, l'empereur Jen-tsong (règne 1022-1063), de la dynastie Song, lors d'une réunion de ses hauts fonctionnaires, avait distribué des bâtonnets d'encre de la mélanéthèque impériale pour les récompenser. L'un d'eux, Ts'aï Siang [蔡襄], l'un des quatre grands calligraphes des Song, reçut donc un bâtonnet d'encre de Li Ting-koueï tandis qu'un collègue obtenait un bâtonnet de Li Tch'ao. Percevant quelque déception sur le visage de ce mandarin pour n'avoir point reçu un bâtonnet de Li Ting-koueï, Ts'aï Siang alla à sa hauteur et lui chuchota un marché. L'interlocuteur trop heureux de cette proposition fortuite accepta aussitôt le marché craignant un prompt virement d'idée. Peu après, quittant la cour à cheval, Ts'aï Siang se retournant vers le mandarin avec un grand sourire lui appris que Li Tch'ao n'était autre que le père de Li Ting-koueï. Le mandarin qui ignorait la chose... réalisa amèrement sa grande bévue.
Loin de valoir la réputation des deux grands artisans de la dynastie méridionale Tang, Pan Kou [潘谷], de la dynastie Song, fut aussi un excellent fabricant de bâtonnets d'encre. Non seulement son encre était de très grande qualité, mais il avait la particularité de pouvoir distinguer les encres (solides) d'un grand fabricant des reproductions de bonne Qualité.
Même au temps de Li Ting-koueï (Xe siècle), certaines gens peu scrupuleux avaient sutirer profit que peu connaissaient un bâtonnet de Li Ting-koueï. Ils fuent passer ainsi de bonnes copies à des prix exorbitants. Sous la dynastie Song, les bâtonnets de Li Ting-kouéi étaient devenus très rares, et les excellentes imitations étaient—de par leurs apparences—difficiles à distinguer. De nombreux gens de lettres, croyant obtenir un véritable bâtonnet de Li Ting kouéi, furent ainsi abusés de cette manière.
Le grand calligraphe de la dynastie Song, Houang Ting-kien [黃庭堅], voulut mettre Pan Kou à l'épreuve en disposant un seul véritable bâtonnet d'encre de Li Ting-koueï au milieu de plusieurs copies dans un sac en feutre. Il donna le sac à Pan Kou. Introduisant la main dans le sac, il choisit au seul toucher sans l'avoir regardé le vrai bâtonnet du Maître qu'il sortit sans aucune hésitation.
L'empereur Houeï-tsong (règne 1100-1125), l'avant-dernier empereur de la dynastie septentrionale Song, fut un grand peintre et calligraphe qui passa plus de temps devant ses toiles qu'aux affaires du pays et... il perdit en fin de compte son trône(6). Inventeur du style calligraphique «or élancé», Houeï-tsong fut aussi un grand connaisseur de bâtonnets d'encre. Sous son règne la réserve impériale des encres de Li Ting-koueï diminua rapidement et, conséquemment, l'empereur eut besoin d'un fabricant d'encre pour lui confectionner des bâtonnets spéciaux. Houeï-tsong ne regarda pas à la dépense. Et faisant utiliser les herbes les plus rares et les plus onéreuses, ainsi que des poudres de perle et d'or, il parvint à rehausser la qualité des encres à un niveau exceptionnel.
Le souverain contemporain de l'empire djourtchète(7) du nord de , aussi très versé en peinture et calligraphie chinoise, admirait et copiait volontiers le style calligraphique de l'empereur Houéi-tsong. Il était particulièrement inquiet de s'approprier des bâtonnets spéciaux et offrit en vain jusqu'à un catty (env. ) d'or le spécimen. Ne pouvant s'en procurer un, il ordonna à son fabricant de confectionner des copies, mais sans grand succès. Et avec rage, il maudit les «bâtonnets démoniaques» de l'empereur chinois. Il répandit le bruit que ces encres qui échappaient ainsi au puissant potentat de Chine du Nord étaient malignement surnaturelles voilà qui confirmait qu'« on puisse trouver plus facilement de l'or qu'un fin bâtonnet d'encre. »
Si la reproduction des encres spéciales de Houeï-tsong échappa au monarque djourtchète, les principes de fabrication d'un bâtonnet d'encre n'étaient pas du tout inconnus. Dès la période des Trois Royaumes, on avait expliqué les diverses méthodes de fabrication d'encre solide, et, des Song aux Ts'ing, de nombreux ouvrages ont traités ce sujet. L'un d'eux, de Li Hiao-meï [李孝美], de la dynastie Song, fut annoté, complété et même réédité sous les Ming. Beaucoup plus tard, en 1930, la bibliothèque du Musée national du Palais, à Pékin, a, à son tour, réédité cet ouvrage intéressant. Cette publication ne répertoriait pas seulement la fabrication de bâtonnets d'encre, mais commentait aussi les mérites de certaines encres et méthodes de différenciation.
La première étape dans la confection de bâtonnet d'encre est de recueillir de la suie de bois (noir de fumée), issue de la calcination de matériaux organiques. Très vite, le matériau le plus approprié fut le bois de pin sans pour autant écarter les autrès matériaux. Des ouvrages sur l'encre font état d'un mystérieux «liquide pétreux de Yen-nan» (utilisé pour une certaine encre); ce n'était en fait rien de plus que de la suie issue de la combustion de pétrole (huile de pierre). Chen Cheu [沈捨], de la dynastie Song, en avait fait l'heureuse expérience puisque les bâtonnets d'encre qui en provenaient étaient excellents.
Néanmoins, le bois de pin fut d'une manière générale le matériau préféré, en particulier le pin du hien (arrondissement) de Che [翕] (8), dans la province d'Anhoueï, que l'on considérait le meilleur. Les plus grands fabricants d'encre, comme Li Ting-koueï, ont produit la leur dans cette région.
La combustion de bois de pin exige une main habile et experte, comme pratiquement toutes les autres étapes de la difficile fabrication de bâtonnet d'encre. C'est là en fait la différence entre une encre médiocre et de qualité. Le bois nécessaire pour nourrir le feu est lentement et progressivement ajouté au moment désiré. Si le feu devient trop intense et que l'épaisseur de fumée est trop grande, la suie n'aura pas assez de finesse. Ainsi la combustion prend beau coup plus de temps et de travail que l'allumage d'un grand feu et évidemment se compte dans le prix de revient final. La suie est recueillie sur les écrans disposés au-dessus du foyer, en sachant que plus l'écran est éloigné du feu, plus fine sera la suie pour une meilleure qualité d'encre.
Avec cette suie, on procède à l'addi tion de résines et autres matériaux, comme des herbes et des substances aromatiques. Cette étape est probablement la plus importante de tout le procédé, et les techniques ont souvent été gardées secrètes. La résine était ajoutée pour lier tous ces matériaux d'encre en un bâtonnet. Ce bâtonnet d'encre devait être alors doucement frotté sans effort sur une mélanélithe (pierre à encre) qui ser vait aussi d'encrier aux Chinois. Sur le papier, l'encre séchée devait maintenir son élasticité sans devenir fragile ni se décolorer avec le temps grâce justement aux qualités de la résine utilisée. On con fectionna de telles résines à partir de peaux de bête, cerf ou bœuf, qui étaient bouillies à feu doux dans de l'eau de puits. Des traités indiquent même quels mois étaient les plus séants pour faire de telles résines.
Voici le moment pathétique du calligraphe en «broyantll son bâtonnet d'encre sur une mélanélithe sculptée.
Les autres matériaux—poudre de perle, de corne de rhinocéros, de blanc d'œuf, de diverses herbes, etc.—pouvaient être diversement ajoutés à la suie et aux résines en vue d'accroître le brillant de l'encre, d'intensifier la couleur contre la décoloration, d'augmenter la fragance ou de maintenir l'élasticité de l'encre. On conçoit alors que l'excellence d'un bâtonnet d'encre puisse se décider dans une large mesure à ce moment.
Lorsque la résine et le mélange d'herbes étaient mélangés à la suie pour former une consistance homogène, on en roulait de petites boules qu'on enveloppait dans une grosse toile pour les empêcher de sécher. Puis elles étaient mises dans des récipients en céramique pour la cuisson à la vapeur à haute température. Le temps de cuisson de cette encre devait être minutieusement contrôlé.
Après cuisson, ces grosses boulettes d'encre divisées en plus petits morceaux étaient. martelées sur une enclume en pierre. Chaque morceau devait être frappé de deux à trois cents coups pour s'assurer du parfait mélange de la suie et de la résine. Ici, la façon de faire avait aussi son importance : une main prompte et habile parvenait rapidement au résultat attendu.
Le matériau étant encore souple, on le disposait dans des moules afin de lui donner la forme d'un bâtonnet. Toutefois, il n'y avait aucune définition précise quant à la forme et la taille du bâtonnet. Les petits et fins, de la taille d'un doigt, et les formes rondes, carrées ou rectan gulaires comme les antiques pièces de monnaie chinoise n'étaient que les plus courantes. Au moulage, le fabricant (de bâtonnets) d'encre pouvait parfois créer une forme artistique qui n'était pas toujours en rapport avec la qualité de l'encre. En fait, des bâtonnets de qualité moindre pouvaient avoir de très jolis aspects, par la forme ou l'ornement et être destiné plus à une collection qu'à l'usage. Bien sûr, le bâtonnet qui avait la plus grande valeur comprenait et l'esthétique et la qualité.
Pour durcir, les bâtonnets moulés étaient plongés dans de la cendre fine de paille de riz pendant plusieurs jours, puis suspendus dans un endroit frais à l'abri de la lumière pour le point final de la fa brication. Après durcissement complet, les bâtonnets d'encre était brossés à la cire d'abeille et astiqués.
C'est une description quelque peu sommaire de la fabrication complexe du bâtonnet d'encre pour évaluer le temps, le travail et les matériaux onéreux nécessaires à la confection d'un bâtonnet d'encre de qualité surfine. Comme de tels bâtonnets ne pouvaient être fabriqués qu'en quantité trés limitée, la demande dépassait de très loin l'offre. En conséquence, les prix de ces bâtonnets d'encre de qualité excellente pouvaient atteindre des sommes faramineuses. Cela ne donna pas seulement lieu à des entreprises lucratives de contrefaçons, mais aussi à la naissance de «corporations d'espionnage» avec des agressions parfois violentes de vols de secrets de fa brication ou de commercialisation. Ainsi, par exemple, des ouvriers qui apprenaient toutes les finesses de ce commerce, y compris tous principaux procédés de fabrication de la résine et d'addition d'autres ingrédients, pouvaient s'installer à leur propre compte et disputer tout simplement le marché à leurs anciens maîtres. Des exemples fort connus de ce phénomène ont eut lieu depuis tout temps.
Tch'eng Kiun-fang [程君房 ], un des plus remarquables fabricants d'encre solide de la dynastie Ming, afin de satisfaire la demande croissante d'encre (solide) de bonne qualité, avait ouvert un petit atelier de fabrication. Après avoir travaillé chez lui pendant un certain temps, un jeune ouvrier de grande intelligence, Fang Yu-Jou [方于魯], apprit de son maître la plupart des secrets de fabrication d'une encre solide de grande qualité. Un jour, Fang Yu-Iou fut renvoyé pour indiscipline. Il créa sa propre fabrique de bâtonnets d'encre et disputa avec éclat le marché à Tch'eng Kiun fang. Améliorant même ses connaissances et sa fabrication, Fang Yu-lou confectionna une encre fort excellente en aucun cas inférieure à celle de son ancien maître. Et plus Tch'eng Kiun-fang pensait à tous ses efforts pour la forma tion de Fang Yu-lou, qui était vite devenu son principal adversaire dans ce domaine, plus il enrageait.
Il finit par écrire un traité sur les bâtonnets d'encre dont le dernier chapitre comprend une histoire illustrée, intitulée Le loup de Tchong-chan, ou Tchong-chan lang tchouan [中山狼傳], d'après le conte de Sié Liang [謝良], de la dynastie Song. C'est l'histoire d'un loup poursuivi par un chasseur. Ce loup eut été certainement tué si une tierce personne n'était intervenue en sa faveur. Mais, après la départ du chasseur, le loup décida de faire festin de la personne qui venait de lui sauver la vie. Le récit est évidemment présenté pour souligner l'ingratitude de Fang Yu-Iou.
En tout cas, Tch'eng Kiun-fang et Fang Yu-lou restent dans l'histoire les deux plus grands fabricants de bâtonnets d'encre de la dynastie Ming. Il y a malheureusement très peu d'exemplaires de leur production qui nous soit parvenue.
La dynastie Ts'ing n'a connue aucune innovation importante dans ce domaine. Les grands artisans comme Ts'ao Sou-kong [曹素功] et Hou K'aï wen [胡開文] fabriquèrent de très bonnes encres solides selon les méthodes traditionnelles. D'excellents spécimens de cette époque ont été conservés jusqu'à ce jour, dont la palette de dix bâtonnets et de cinq couleurs commandée par l'empereur Kao-tsong (règne K'ien long 1736-1795). Sur chaque bâtonnet, la calligraphie de main impériale d'un poème de l'empereur, timbrée sur chacun d'eux.
Durant toute la longue et glorieuse histoire artistique et littéraire de , les gens de lettres ont toujours exprimer la joie de détenir et d'utiliser un bon bâtonnet d'encre. Facile à délayer jusqu'à consistance voulue, il donne une encre noire riche et veloutée. Comme les bons bâtonnets d'encre duraient longtemps, leurs propriétaires leur étaient d'autant plus attachés à mesure que le temps s'écoulait. Un peu comme tout artisan s'enorgueillit de ses outils, le sculpteur appréciait son ciseau et l'écrivain estimait son bâtonnet d'encre. De plus, sachant qu'il possédait un bâtonnet d'encre d'un grand fabricant sur sa table, le calligraphe pouvait s'en inspirer pour une grande œuvre. Pour tous les gens de lettres chinois, le bâtonnet d'encre, objet d'ordre pratique, était devenu aussi un objet d'affection.
Sou Tong-p'o [蘇東坡], mandarin de la dynastie Song et peut-être le plus grand érudit de , un fin connaisseur de l'art du thé, fut une fois taquiné pour l'amour qu'il portait et à un bon bâtonnet d'encre et à un thé savoureux par l'écrivain et grand homme d'Etat de la dynastie Song, Sseu-ma Kouang [司馬光] qui lui demanda: « Le thé et le bâtonnet d'encre sont exactement à l'opposé. Un thé doit être blanc en couleur (les thés les plus fins sous les Song étaient blancs) et «lourd» par rapport à son volume, et plus il est frais, meilleur il est. Par contre, un bâ tonnet d'encre doit être aussi noir que pos sible, «légef'» par rapport à sa taille et de préférence d'une date de fabrication pas trop récente. Comment pouvez-vous, cher ami, professer une passion pour deux choses si opposées?»
Sou Tong-p'o, à l'esprit vif, répondit du tac au tac: « Vous conviendrez que le thé merveilleux et le bâtonnet d'encre raffiné ont tout deux un parfum suprême. »
Sseu-ma Kouang ne put qu'acquiécer d'un signe de tête.
Si les gens de lettres du passé peuvent nous sembler avoir attendu tant d'années l'acquisition d'un bâtonnet d'encre de haute qualité, il n'est pas tout à fait juste de croire qu'il le faisait par pure satisfaction personnelle. En vérité, un bon bâtonnet d'encre était un raffine ment des lettres, car il pouvait recéler beaucoup d'autres raisons importantes ou intîmes.
Un ouvrage sur les «quatre trésors» des gens de lettres indique : « Quand les anciens écrivains se servaient de bâtonnets d'encre, ils ne choisissaient que le plus raffiné, et certainement, non pas à cause de la beauté qu'ils ont pu en ressentir tel ou tel jour, mais à cause de ses promesses. Les calligraphies des T'ang et des Kin [1115-1234] et les inscriptions sur peintures des Song et des Yuan, après avoir traversé des siècles et des siècles, ont gardé toute leur magnificence, car leur encre est aussi noire que jamais. Si des encres inférieures eut été utilisées, elles eussent pâli après quelques temps. C'est pourquoi, il ne faut point se servir de bâtonnets d'encre de qualité incertaine, mais seulement de la plus raffinée. »
A côté de certaines calligraphies qe valeur qui n'ont même pas cent ans d'âge et sont déjà illisibles du fait de l'emploi d'une encre de qualité médiocre, de nombreux chefs-d'œuvre de peinture annotées et calligraphie chinoises beaucoup plus anciens, certains de plus de mille ans d'âge, nous apparaissent aujourd'hui aussi nets que s'ils avaient été tracés dernièrement. C'est pourquoi, si Ts'ài Siang avait eu une connaissance moindre des bâtonnets d'encre, ce maître de la calligraphie des Song n'eût été connu que de nom. Quel que fut le plaisir qu'il ressentit dans le choix de ses encres, Ts'aï Siang a certainement mieux obtenu avec l'encre de Li Tch'ao. Le bénéfice réel est revenu aux générations postérieures qui ont pleinement pu apprécier son œuvre pendant près de mille ans et peut-être (vu les techniques modernes de conservation des antiquités) encore pendant mille autres années.
Les fabricants de bâtonnets d'encre ont ainsi joué un rôle noble mais surtout très efficace dans la conservation de manuscrits importants de l'art et la littérature chinoise. Et la gratitude de est bien entendu très grande, non seulement à l'égard de Li Ting-koueï, mais de tous, connus et inconnus, qui ont joué un rôle dans la fabrication du bâtonnet d'encre en Chine depuis plus de trois mille ans, lorsque la première encre à base de noir de fumée vint à être employée.■
(1) ou mélanélithe. [Du grec melallê, encre + suffixe -lithe (lithos. pierre), Le terme grec melanê est lui-même dérivé de melas. melanos. noir.] Néologisme pour désigner la pierre à emcre.
(2) La mélanélithe sert à la fois de support pour «broyer» l'encre solide" et de récipient pour l'encre liquide obtenue (encrier), D'après la terminologie chinoise, ynl-taï [硯臺], littéralement plateau à broyage, on pourrait retenir autre néologisme, par exemple, tribolithe [Du grec tribein. broyer + lithe.], mais cet objet essentiellement destiné à l'encre (solide puis liquide), n'est pas une simple meule. Il convient de signaler la préférence de quelques auteurs pour le terme «délayer» à celui de «broyer».
(3) L'empereur Ming-ti (Ts'ao Joueï) régna à Loyang de 226 à 239. Il n'appartient point à la dynastie (ou l'Etat) de Chou, comme il est écrit dans le texte original, mais à celle de Wéi, légitimée par la tradition pour avoir conservé les Sceaux de l'Empire.
(4) Il s'agit de l'Etat méridional de Tang, constitué plus au Sud dans les domaines du royaume de Wou (ou Houaï-nan), après la prise de Yangtcheou en 937. Cet Etat aura duré jusqu'à sa défaite devant les forces des Song en 975.
(5) Mélanéthèque. néologisme sinologique pour le lieu ou le meuble où sont conservés les bâtonnets d'encre. [d'après bibliothèque; du grec melanê, encre + thêkê, coffre, lieu de dépôt.]
6) Le texte original indique que l'empereur Houeï tsong fut le dernier empereur de la dynastie Song du Nord et que finalement sa dynastie périt avec lui. En fait, Houeï-tsong abdiqua en 1125 après un premier revers contre les Djourtchètes (Kin) et son fils aîné lui succéda. Deux ans plus tard, à l'assaut final de ces mêmes Barbares du Nord-Est, l'empire chinois (de) Song [du NordI sombra. L'empereur régnant K'in-tsong (m. 1156), l'empereur-pére Houeï-tsong (01.1135) et toute la cour furent emmenés captifs en Chine du Nord. Mais ne put conquérir la partie méridionale de l'empire de Song qui se rassembla aussilôt autour de l'autorité d'un fils puîné de Houeï-tsong. Ces deux empires du nord (Kin) et du sud (Song) de se maintinrent jusqu'à la conquête mongole au XIIIe siècle. (Voir note, page 32.)
Les qualificatifs géographiques de la dynastie Song ne concerne pas la dynastie proprement dite, mais la position des capitales impériales avec toutes conséquences que ce déplacement implique, puisque la dynastie Song s'esl perpéluée avec éclal pendant cent cinquante ans dans toule du Sud jusqu'à l'invasion des Mongols.
(7) Cestl'empereur de Kin, Oukimaï, ou Taï-tsong, qui annexa l'empire khitaï de Liao en 1125 et conquis le nord de l'empire de Song en 1127. (Voir note (6).)
Nous écrivons "djourtchète" conformément à la francisation traditionnelle du terme originel. Il s'agit en fail d'un peuple toungouse, nommé par les Chinois NÜ-tchen [女真], d'où il a été adapté différentes orthographes. (Voir note, page 32.)
(8) Il s'agit l'ancienne préfecture (fou) de Houei'-tcheou qui a formé la seconde partie du nom de l'Anhtoueï, lors de sa constitution sous les Ts'ing. Contrairement au texle original et à beaucoup d'autres ou vrages, le caractère de ce hien se Iit et se prononce en kouo-yu (pékinois) che ["she"} dans ses acceptions toponymiques alors qu'il fait hi ["xi"] dans ses autres acceptions communes. Ces prononciations sont toujours d'usage à l'heure actuelle.
NDLR : Dans l'histoire traditionnelle de Chine en français, on use généralement du terme "dynastie" pour situer une époque ou un territoire afin de maintenir l'unicité de l'Empire de Chine. Or c'est une acception qui n'est conforme ni à l'original ni à la langue française. Les différents noms «dynastiques» sont en réalité des noms géographiques donnés au territoire ou même à l'empire (kouo-hao) sur lequel une dynastie a régné. Comme chaque dynastie a bap tisé l'empire ou le territoire qu'elle gouvernait souvent d'après le nom d'une terre inféodée au fondateur qui l'a imposé à toutes ses conquêtes. Ce nom éponyme de la dynastie a été chronologiquement ou géographiquement qualifié, plus rarement avec le pa tronyme de la dynastie, par l’histoire en cas de similitude. Les Djourlchètes, population allogène, originellement sans fief ni patronyme chinois, ont adopté un nom symbolique pour désigner leur empire (et leur dynastie). Ultérieurement, les Mongols et les Mandchous (qui étaient des Djourlchètes) feront de même, ainsi que les Chinois (Ming). Le nom d'empire des Mandchous, Ts'ing, a très certainement favorisé, par analogie phonétique, l'utilisation générale d'un vieux terme en Europe occidentale pour désigner cet empire, [du latin el grec Sina, altéré de Ts'in [秦], le premier empire chinois], au lieu du terme Cathay alors plus courant.